
Une idéologie antiféministe structurée
Au Planning familial, nous rencontrons au quotidien les effets des rapports de genre sur la vie affective, relationnelle et sexuelle, sur les violences, sur la santé mentale et sur l’accès aux droits. Comprendre le masculinisme, c’est aussi se donner des outils pour mieux lire certaines résistances à l’égalité, violences et discours qui traversent l’espace public et les espaces éducatifs.
Le masculinisme est souvent présenté comme un phénomène récent, né avec les réseaux sociaux et les influenceurs de la « manosphère ». En réalité, il s’inscrit dans une histoire ancienne de résistances aux avancées des droits des femmes. Ce mouvement se caractérise aujourd’hui par une grande diversité de discours, de profils et de supports, mais aussi par une forte cohérence idéologique : le rejet du féminisme, présenté comme responsable d’une prétendue « crise de la masculinité ».
Le masculinisme peut être défini comme un mouvement social organisé, majoritairement porté par des hommes, qui se présentent comme victimes du féminisme. Il repose sur une vision binaire et essentialiste des sexes, postulant des différences biologiques naturelles et immuables entre hommes et femmes, utilisées pour justifier des rôles sociaux hiérarchisés. Il s’agit d’une idéologie réactionnaire : elle ne vise pas à transformer les rapports sociaux, mais à s’opposer aux acquis féministes.
Les analyses féministes des dominations y sont inversées : les hommes sont décrits comme dominés, discriminés, voire opprimés par les femmes et par les politiques d’égalité. Le féminisme n’est plus pensé comme un mouvement d’émancipation, mais comme un système de pouvoir hégémonique. Cette inversion permet de produire un discours de légitimation : au nom d’une prétendue oppression masculine, il deviendrait légitime de s’opposer aux politiques publiques d’égalité, aux études de genre et aux luttes contre les violences sexistes et sexuelles. Des combats qui sont au cœur des missions du Planning familial.
Ce discours s’accompagne fréquemment de la dénonciation d’une supposée « domination féministe », nourrie par des rhétoriques complotistes : « les femmes auraient pris le pouvoir », « la masculinité serait colonisée », « les hommes seraient devenus une minorité opprimée ». La « crise de la masculinité » est ainsi construite comme un fait social global, déconnecté des réalités matérielles des rapports de domination, mais chargé sur le plan affectif et identitaire.
Une généalogie ancienne des discours antiféministes
Contrairement à certaines idées reçues, le masculinisme n’est pas né avec Internet. Dès la Révolution française, lorsque les femmes commencent à revendiquer des droits civiques et politiques, on observe l’émergence de discours antiféministes structurés, visant à naturaliser l’exclusion des femmes de la citoyenneté. À chaque avancée majeure pour l’égalité, des contre-mouvements se déploient.
Le masculinisme contemporain se consolide particulièrement à partir des années 1970, dans le contexte de l’évolution du droit de la famille : légalisation du divorce, transformations de l’autorité parentale, reconnaissance du viol conjugal, politiques d’égalité professionnelle. Des groupes de « défense des droits des pères » se constituent, mobilisant notamment la notion controversée de « syndrome d’aliénation parentale », pour dénoncer un système judiciaire présenté comme structurellement favorable aux mères.
Dans les années 1980-1990, ce courant se renforce dans un climat de backlash. Le féminisme est alors accusé de détruire la famille, de désorganiser la société et de fragiliser l’autorité masculine. Des discours que l’on retrouve encore aujourd’hui dans certaines oppositions à l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle.
Le tournant numérique
L’arrivée d’Internet marque un tournant décisif. Elle permet la mise en réseau internationale de groupes masculinistes, la circulation de concepts communs et la constitution d’une véritable contre-culture numérique. Forums, blogs, puis plateformes vidéo deviennent des espaces privilégiés de socialisation idéologique.
Le masculinisme ne se présente plus seulement comme un discours politique, mais comme une vision globale du monde, proposant à la fois une explication aux souffrances individuelles, un ennemi commun et un modèle de subjectivité masculine fondé sur la domination, la performance et la défiance à l’égard des femmes.
